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janvier/février 2011

René Maran,

un Prix Goncourt bordelais oublié.

 

" …Après tout, je suis Bordelais autant que les Bordelais de vieille souche, mes amis d'enfance sont là. Mon succès est aussi celui de ma ville d'adoption " écrit René Maran à un de ses amis.

D'origine guyanaise, il est né sur le bateau qui amenait ses parents en Martinique, le 5 novembre 1887, mais il ne fut officiellement déclaré à l'état civil que le 8 novembre. Ce début est à l'image de toute sa vie qui sera une succession de voyages, de solitudes et de situations originales.

De constitution fragile et ne supportant pas le climat africain - or son père est administrateur colonial - il est mis en pension dans un lycée en banlieue bordelaise, à Talence dès l'âge de sept ans. Ne voyant ses parents que tous les trois ans, il connaît la solitude dans un lycée vidé de tous ses camarades pendant les vacances. Il poursuit ses études au lycée Montaigne à Bordeaux. Féru de poésie et de sport, c'est à cette époque qu'il a connu Félix Eboué qui restera son ami toute sa vie.

Il aura passé quatorze ans à Bordeaux, et après son baccalauréat et des études supérieures littéraires, en 1909, il entre dans l'administration coloniale du Congo. C'est un jeune poète passionné d'écriture et de littérature qui rejoint ses postes successifs : Grimari, Fort-Sibut, Kouki, Fort-Crampel, etc.

L'œuvre

Dans une lettre du 13 novembre 1912, adressée à Mabingui, chef d'un village à 9 km de Grimari, il écrit : " j'ai entrepris 2 proses… l'une est une étude sur Mathurin Régnier… l'autre est un roman qui sera purement indigène. Le titre de ce roman, dont j'ai à peu près achevé tout le premier chapitre, ce qui prouve que je le mûrissais depuis longtemps, sera Batouala, le Mokondji. Le roman publié comporte 12 chapitres.

Au début de 1913, Léon Bocquet, vice-président de la Société des poètes français, avait reçu le premier chapitre de Batouala, et le 26 avril, Maran lui promettait le deuxième chapitre. Mais après une nouvelle affectation à Fort-Sibut il écrit : " Ce mois-ci, j'ai été en proie au démon. J'ai revu et mis de nouveau sur l'établi des chapitres de Batouala … bref je n'ai pas perdu mon temps. "

Finalement, c'est huit ans plus tard que son livre est achevé, puisque le 1er mars 1920, son ami René Lafon lui écrit qu'il vient de le présenter à Henri Régnier. Pendant tout ce temps, il aura pu observer et retranscrire ce qu'il appelle un roman " d'observation impersonnelle ". Il écrit : " je suis le metteur en scène, non pas l'auteur de la pièce… ", pour mieux souligner qu'il ne fait que dépeindre ce qu'il voit autour de lui.

Le roman fut publié chez Albin Michel en 1921, avec comme titre Batouala, et en page de titre intérieure un sous-titre précise "Véritable roman nègre", ouvrage dédié à son " très cher ami Bordelais Manoel Gahisto ".

Batouala, roman sur les nègres écrit par un noir, peint la vie d'un village en Oubangui-Chari, aujourd'hui République Centrafricaine.

L'attribution du prix Goncourt

Pour attribuer le 19e prix Goncourt, le 14 décembre 1921, l'accord fut difficile à obtenir. Ainsi, Henry Céard, " ce droitier ", en joignant son suffrage à celui de Lucien Descaves, homme de gauche, et avec la double voix du président Gustave Geoffroy, permet à Batouala d'obtenir le Prix.

Le communiqué de l'Académie précise : "Après plusieurs tours de scrutin - MM.. J. Chardonne (La Cavalière Elsa), P. Mac-Orlan (L'Epithalame), Imann, etc…. ont obtenu des voix, le dernier scrutin a donné les résultats suivants : René Maran, 5 voix ; J. Chardonne 5 voix; au cours des scrutins précédents P. Mac-Orlan a obtenu 5 voix et Imann 4 voix. "

 

Les commentaires

André Billy, futur membre de l'Académie, déclare à Léon Deffoux : " R. Maran a vaincu par le prestige de son éloignement, de sa noirceur et de ses idées : il ne se contente pas d'aimer les Noirs, ce qui est bien naturel, puisqu'il l'est lui-même; il déteste les Blancs; il abomine les coloniaux, voleurs, exploiteurs et assassins… ".

En effet, dans sa préface, non seulement il dénonce les exactions des coloniaux, mais il interpelle les écrivains de France : " mes frères en esprit, il vous appartient de signifier que vous ne voulez plus sous aucun prétexte que vos compatriotes, établis là-bas, déconsidèrent (par leur attitude) la Nation dont vous êtes les mainteneurs. Que votre voix s'élève ! "

Gustave Geoffroy dans La Dépêche de Toulouse du 16 septembre 1921, s'enthousiasme pour le roman et déclare : " Batouala est ce livre si rare dont il faut scruter la contexture, la manière profonde et forte avec laquelle tous les récits, les explications, les descriptions sont maintenus dans le cercle noir avec la vérité de l'horizon….. Au prochain congrès Pan-Noir, ce chef d'œuvre de roman, de document ethnique pourra être apporté par R. Maran et reçu comme le tribut d'un artiste offert à l'enquête sur une humanité inconnue. "

Après l'attribution du prix, le critique A.M. écrit dans Le Charivari du 25 décembre 1921 des propos, qui aujourd'hui prêtent à sourire par leur outrance. " Les Dix ont parfois couronné des ouvrages bien médiocres, mais jamais ils n'étaient descendus si bas que Batouala, l'élucubration négro érotique du noir Maran… Le style de cet ouvrage est déplorable et d'une prétention risible. Il évoque, ce style, l'image d'un négrillon en babouches, coiffé d'un chapeau haut de forme, le cou emprisonné dans un faux col sale en celluloïd. "

Une polémique s'instaure a partir des propos de la préface et les répercussions furent telles que René Maran dut démissionner de l'administration coloniale dès l'année 1925.

Dans l'édition définitive du roman, René Maran écrit : " Dix-sept ans et dix-huit jours ont passé depuis que j'ai écrit cette préface. Elle m'a valu bien des injures. Je ne les regrette point. Je leur dois d'avoir appris qu'il faut avoir un singulier courage pour dire ce qui est " (Paris, le 23 novembre 1937).

Ainsi, malgré sa préface, ce roman n'est pas vraiment la dénonciation du colonialisme. Cependant, par sa hardiesse il marque l'origine du concept de la NÉGRITUDE, comme devait l'écrire son cher ami Léopold Sédar Senghor dans son hommage à l'écrivain. Ce roman fut le début d'une importante œuvre littéraire, poétique et biographique.

René devait nous quitter à Paris, le 9 mai 1960. Il est inhumé au cimetière Montparnasse, à côté d'autres grands Goncourt : Marguerite Duras, Simone de Beauvoir, Lucien Bodard.

René Maran vers 1930

La ville de Bordeaux devait lui rendre hommage lors de la réunion du Conseil municipal du 20 mai 1966, qui décida de baptiser du nom de " Place René-Maran " l'ancienne place dite " Ronde " (dénommée par les riverains " Place de l'Étoile " car au centre de plusieurs voies) à la convergence des rues Alfred-Daney, Arago, du chemin de Labarde, de l'avenue de Bruges et du cours Dupré-de-Saint-Maur. Située à Bacalan, elle est connue des Bordelais, car c'est l'un des terminus de la ligne d'autobus n° 9, qui relie ce quartier à la gare Saint-Jean par les boulevards. L'inauguration eut lieu en présence des élus locaux et du maire Jacques Chaban-Delmas.

 

Jacqueline Blanchard (Société d'écologie humaine et d'anthropologie)

et Gérard Pouguet