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janvier/février 2015

 

Les tiques : des petits parasites…

 

Les tiques se rencontrent souvent dans les bois ou prairies aquitains. Faisons connaissance avec ce groupe, qui a parfois un rôle pathogène…

1. Ixodes ricinus (Linné, 1758), d'après Manilla (1998). Individu femelle : a. Face dorsale ; b. Face ventrale ; c. Agrandissement du capitulum (face ventrale).

Au total, on compte un peu plus de 820 espèces de tiques dans le monde (en incluant les tiques "molles") : une jolie biodiversité ! Elles font partie des Arthropodes (embranchement ; présentant un exosquelette ou cuticule en chitine, articulé au niveau des appendices, de la tête, etc.), Arachnides (classe ; animaux pourvus de quatre paires de pattes), Acariens (sous-classe ; petits Arachnides à abdomen non segmenté, sans rétrécissement entre le céphalothorax et l'abdomen). Les tiques rencontrées régionalement appartiennent à la famille des Ixodidae, ou tiques dures (parmi les tiques molles - à exosquelette beaucoup plus fin -, un Argasidae a été signalé en Gironde). Dans le Sud-Ouest de la France, sont connues 13 espèces différentes. En Aquitaine, les tiques les plus fréquemment rencontrées sont surtout des Ixodes ricinus (qui a des épines très pointues sur les hanches antérieures ; Fig. 1), ainsi que Dermacentor reticulatus, aux épines arrondies (Fig. 2).

2. Dermacentor reticulatus (Fabricius, 1794) en Gironde. Cliché F. Labat.

 

Une "vie de tique"

Ce sont de "grands" Acariens parasites, ...mais assez petits tout de même : le mâle d'Ixodes ricinus mesure 2,5 mm, et sa femelle 3,5 mm, mais, gorgée de sang, elle atteint 1,1 cm. Dans cette espèce, le cycle de développement comprend deux métamorphoses, et trois hôtes successifs. Il est résumé sur la figure 3. Les oeufs éclosent en larves à 6 pattes (hexapodes) sur le sol humide de forêts ou prairies. Celles-ci (1 mm) cherchent un hôte de passage, en général un petit mammifère (rongeur, hérisson...), voire un lézard, sur lequel elles font un (bon) repas sanguin. Elles peuvent jeûner plusieurs mois. Les larves repues tombent dans l'herbe et muent - dans les mois suivants - en une nymphe (octopode) qui va parasiter un deuxième hôte, par exemple un lapin ou un oiseau. Elles s'y gorgent de sang, en plusieurs heures, puis se laissent tomber à terre, où elles se métamorphosent en adultes sexués. Ceux-ci attendent une nouvelle proie, comme l'Homme, ou des cervidés, capridés, ovidés, bovidés, etc. La femelle très vorace y prend un énorme repas sanguin qui peut durer une semaine, qui la fait tripler de volume (grâce à sa cuticule très souple et extensible), et qui lui servira de réserve nutritive pour fabriquer ses oeufs. Le mâle ne mange que frugalement et se déplace sur l'hôte à la recherche d'une femelle. Après l'accouplement, la femelle gravide tombe de l'hôte et une fois sa digestion terminée, pondra à terre un grand nombre d'oeufs bruns et brillants, ce qui peut durer plusieurs semaines. Les Ixodes produisent jusqu'à 6 000 œuf ! En général, la femelle meurt après la ponte.

3. Cycle de vie d'Ixodes ricinus (Linné, 1758), d'après Hillyard (1996).

On estime qu'une tique passe plus de 90 % de sa vie à jeûner. En fonction des conditions microclimatiques et de la rencontre éventuelle d'hôtes, son cycle vital peut durer de 6 mois à au moins 3 ans. Exceptionnellement, la parthénogenèse est possible dans certaines espèces d'ixodes. On peut trouver des tiques à chacun des stades tout au long de l'année, mais elles sont plus actives du printemps à l'automne. Au cours des froidures hivernales, elles hibernent dans le sol.

Ixodes ricinus n'a pas d'yeux et son corps comprend une petite "tête", le capitulum avec les pièces buccales, et un corps ovalaire. Ses orifices respiratoires (stigmates) sont latéraux, dans la partie médiane du corps. Le capitulum est muni d'une paire de pédipalpes à rôle sensoriel. Au centre, le rostre cylindrique est hérissé de nombreuses épines dirigées vers l'arrière, assurant une solide fixation de l'animal dans la peau de l'hôte (Fig. 4). Ce rostre est encadré d'une paire de "couteaux" dentés, les chélicères, qui dilacèrent la peau (morsure), puis le rostre central (hypostome) s'enfonce dans le derme de la proie (piqûre). Grâce à son canal médian, il permet l'injection d'une salive riche en substances anti-coagulantes, anesthésiantes (rendant la piqûre indolore), hémolysantes, agglutinantes et vaso-dilatatrices ; cette sécrétion ramollit aussi et digère les tissus au point de lésion (… que d'adaptations !). La tique aspire alors, goulûment mais lentement, le sang de sa victime, et en même temps, peut lui transmettre les germes de diverses maladies. Cette espèce apparaît très éclectique dans le choix des hôtes parasités, ce qui a favorisé sa large répartition.

4. Vue de détail du rostre d'Ixodes (longueur : 200 um) et pénétration dans la peau d'un hôte.

L'autre espèce commune en Aquitaine est Dermacentor reticulatus, au scutum souvent coloré et orné (Fig. 2), avec une marge postérieure de l'abdomen lobée, et qui possède deux yeux. Sa taille d'environ 4,5 mm est un peu plus forte que chez I. ricinus.

 

Un rôle pathogène confirmé

Ces tiques (qui sont parasites et vecteurs de parasites) peuvent inoculer de dangereux agents pathogènes, responsables de plus d'une vingtaine de maladies, comme des piroplasmoses, encéphalites, fièvres boutonneuses et autres, rickettsioses, babésioses, paralysies, bartonelloses, "tremblante des ovidés", etc.

Mais c'est la "maladie de Lyme" qui est surtout connue pour contaminer l'Homme, et peut avoir des effets très graves. Elle est en plein développement en Europe comme en Amérique du nord. Il s'agit d'une borréliose causée par une bactérie du groupe des spirochètes, du genre Borrelia. Elle fut assez récemment identifiée, en 1975, lorsque des quantités inhabituelles de cas d'arthrites infantiles furent reliées à des piqûres de tiques, dans la ville d'Old Lyme, Connecticut (USA), d'où le nom de cette affection. C'est le Dr Burgdorfer, entomologiste médical, qui, examinant en 1982 l'intestin de tiques dans cette zone d'endémie, y mit en évidence des spirochètes ; la bactérie principale a été nommée Borrelia burgdorferi (d'autres bactéries contaminatrices existent aussi). C'est une bactérie hélicoïdale, comportant plusieurs flagelles, et mobile par des mouvements de translation et de rotation (Fig. 5). Son génome a une structure originale, porté par un chromosome linéaire et par de nombreux plasmides.

5. Borrelia burgdorferi, bactérie spirochète responsable de la maladie de Lyme (d'après Rosa et al., 2005).

 

Les symptômes (fièvre, maux de tête, fatigue, dépression et éruption cutanée caractéristique, l'érythème migrant) disparaissent généralement avec un traitement antibiotique adapté (surtout si le diagnostic et le traitement sont précoces). Sinon, ils évoluent in fine vers des problèmes articulaires, cardiaques et neurologiques pouvant être invalidants ; des cas d'issues fatales ont été signalés.

La maladie présente diverses formes et se développe en trois stades, avec une gamme variable de symptômes, Par ailleurs, le temps qui sépare la piqûre ou la période d'incubation de l'apparition des symptômes varie. Ce délai est le plus souvent de 1 à 2 semaines, mais il est parfois étendu à plusieurs mois ou années… La plupart des symptômes ne sont pas spécifiques de la maladie de Lyme et apparaissent dans d'autres maladies, ce qui peut rendre délicat le bon diagnostic. Toutefois, l'apparition d'une éruption cutanée circulaire (qui est présente dans 80 % des cas), rougeâtre et de plusieurs cm de diamètre (de "la taille d'une pièce de 5 F"), doit impérativement conduire à la consultation sans délai d'un médecin.

Le risque de transmission de la maladie augmente avec le temps de fixation de la tique contaminée (après 72 h, il est maximal, atteignant 100 %), d'où la nécessité de rechercher et d'éliminer rapidement et soigneusement les tiques "recueillies" après chaque sortie en milieu à risque, forêts, prairies.... Les personnes exposées sont par exemple les forestiers, les éleveurs, chasseurs, pêcheurs, promeneurs, les "mycophages", et … les paléontologues de terrain. L'un de nous (BC) se souvient de récents camps de géologie en juin en vallée d'Aspe, où l'on cartographiait des niveaux crétacés en sous-bois et en fougeraies, et où encadrants et étudiants pouvaient "récolter" jusqu'à 30 tiques chaque jour… La prévention est le port de vêtements longs et fermés, et clairs (pour mieux repérer "les mini-monstres"), l'usage de répulsifs cutanés (e.g. "anti-moustiques") et vestimentaires, de bottes, de chapeau, et une "détiquisation" méticuleuse de la tête aux pieds, cheveux compris (en se rappelant que les nymphes, tout aussi contaminantes, et beaucoup plus abondantes, sont très petites : environ 1 mm).

6. Ixodes ricinus en position d'accouplement. Le mâle est très petit par rapport à la femelle dilatée après sa " sucée vampirisante "... (à gauche : in Lamontellerie, 1954).

Notons que la prolifération des tiques est remarquable et que les animaux sauvages servent de "réservoirs à bactéries", étant eux-mêmes en général insensibles à ces agents infectieux. Un cerf peut nourrir un million de tiques par an, et on a observé jusqu'à 200 tiques qui festoyaient simultanément sur un gros animal !

Les ennemis naturels des tiques sont des prédateurs (araignées, fourmis, oiseaux, autres acariens... ; on connaît bien par exemple les pique-boeufs posés sur le dos des mammifères et dévorant leurs tiques), des parasites (hyménoptères et diptères), et divers nématodes et bactéries.

Les tiques ne doivent pas être confondues avec d'autres acariens comme les trombidions, que l'on connaît sous la forme de minuscules " araignées rouges ". Les larves d'une espèce sont les aoûtats, qui causent des démangeaisons notamment au niveau des chevilles, et se nourrissent de sucs tissulaires et de lymphe.

 

Bruno Cahuzac et Patrick Dauphin

Société Linnéenne de Bordeaux

 

Burgdorfer W., Barbour A.G. et al., 1982. Lyme disease -a tick-borne spirochaetosis. Science, 216 (4552), p. 1317-1319.

Hillyard P.D., 1996. Ticks of North-West Europe. Synopses of the British Fauna (new series), The Linnean Society of London, n° 52, 178 p.

Lamontellerie M., 1954. Les Ixodoïdes du Sud-Ouest de la France. Espèces rencontrées, agressivité, rôle pathogène. Imprim. Drouillard, Bordeaux, 145 p.

Manilla G., 1998. Acari Ixodida. Fauna d'Italia vol. XXXVI, ed. Calderini, Bologna, 280 p.

Rosa P.A., Tilly K. & Stewart P.E., 2005. The burgeoning molecular genetics of the Lyme disease spirochaete. Nature Reviews Microbiology, 3, 129-143.