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mars/avril 2013

 

À propos des migrations d’Aquitaine

 

« Autour de bordeaux : migrants et migrations en Bordelais 1450/1950 », tel était le thème des conférences offertes lors du forum généalogique organisé par les Amitiés généalogique bordelaises et le Centre généalogique du Sud-Ouest, les 6 et 7 octobre dernier. Après s’être dans un premier temps attachés à la reconstitution des généalogies familiales par les filiations, puis les avoir enrichies pour en faire des histoires familiales par l’apport, notamment, des archives notariales, les généalogistes, depuis environ une quinzaine d’années s’intéressent de plus en plus aux migrations, prenant conscience que, même les familles les plus enracinées se sont déplacées, et que telle, considérée comme autochtone ou indigène, vient d’ailleurs. d’autre part, depuis plusieurs décennies, la société française est agitée par un ou des débats sur l’immigration et les immigrés.

Indigènes et compagnie

La pratique généalogique montre que nous descendons (presque) tous d’immigrés, et que telle famille florissant avec de nombreux représentants à telle époque en tel endroit, a depuis disparu de ce lieu, son souvenir allant jusqu’à l’effacement. Il faut donc relativiser les notions d’autochtone, d’indigène ou d’aborigène. trois termes similaires, que l’usage nuance grandement, alors que leur sens premier est identique : autochtone < grec autokhtôn < auto(s) : soi-même + khtôn : terre, autrement dit les habitants propre, particulier à une terre, à l’endroit, les natifs du lieu, les naturels aurait écrit Jules Verne ; indigène < latin indigena < indu : dans + genus : origine, extraction, naissance, autrement dit les habitants nés, originaires du lieu, les natifs du lieu ou naturels ; aborigène < latin aborigenes < ab : de (marquant l’origine) + origo : origine, autrement dit les habitants d’origine, les natifs du lieu ou naturels. Tous désignent des personnes originaires ou natives du lieu qu’elles habitent. néanmoins autochtone est d’emploi moins péjorativement connoté que les deux autres.

Indigène est souvent employé pour désigner les membres des peuples colonisés par les européens. en 2005, le film de samy naceri et roshdy zem, Indigènes, a encore accentué cet usage, à tel point qu’il ne viendrait plus à personne l’idée de qualifier les « Français de souche » d’indigènes français, ce qu’ils sont pourtant ! de fait les Français natifs de leur pays, ne peuvent plus être des indigènes, ils sont, au mieux, des autochtones, au pire des « Français de souche », formulation qui d’elle-même exprime le malaise.

À partir d’octobre, le Musée d’Aquitaine présentera une exposition « Arts aborigènes d’Australie ». si la formulation est correcte, « Aborigènes d’Australie » est un quasi pléonasme de fait, puisque le terme aborigène ne s’emploie pas pour l’Afrique ou l’Amazonie par exemple, mais toujours en relation avec l’Australie. son sémantisme, plus que celui d’indigène encore, renvoie au « primitif », au sauvage, opposé au « civilisé » européen.

Nos ancêtres les Gaulois et les romains de Gaule eux-mêmes furent furent en quelque sorte les « primitifs » des barbares. Ces nouveaux arrivants, immigrants donc, quoique infériorisés par les indigènes ; étymologiquement le barbare n’est pas le barbu, mais le métèque qui borborygme : à l’origine le grec, ensuite le latin, et cherchant à s’intégrer à l’empire romain ils finirent par y exercer le pouvoir. C’est ainsi que, schématiquement, comme l’illustre l’évolution sémantique, les autochtones devinrent ingénus < lat. ingenuus (doublet d’indigena désignant aux temps mérovingiens et carolingiens les populations soumises, par leur origine, au droit romain) et naïfs < natifs.

Migrations et migrants

Etudier les migrations ne serait-ce point s’intéresser aux sédentaires ?

Quand on évoque le phénomène migratoire, on songe d’abord à l’émigration. Mais les émigrés sont aussi des immigrés. Ce n’est qu’une question de point de vue, ou plutôt du territoire dont sont observées les migrations. émigration ou immigration, l’image qu’en a le public est généralement celle du transfert d’une population aux caractéristiques bien marquées, donc identifiables (statut social comme les aristocrates dans les années 1790, patronymes étrangers reconnaissables comme tels, religion, etc.), nombreuse et dans une chronologie bornée (quelques décennies aux maximum), renforçant le caractère massif, par conséquent visible du phénomène. Dans ce cas, le migrant est systématiquement lié à l’étranger, soit qu’il s’y rende (émigrant) ce qui implique en corollaire une sorte d’abandon de la patrie au risque de devenir étranger à celle-ci, soit qu’il en vienne (immigrant). Finalement le migrant est toujours plus ou moins un étranger. et l’étranger n’a nul besoin de venir d’horizon lointain, il lui suffit de venir d’à côté. il n’y a pas si longtemps, l’« estrangey » n’était-il pas l’habitant de la commune voisine s’installant dans la nôtre ? Là encore la notion de territoire est fondamentale pour appréhender et définir le migrant, donc la migration. La durée également : un migrant installé depuis plus d’une génération demeure très souvent un étranger, même quand il est parfaitement intégré et assimilé. Ses enfants sont ceux de l’« étranger » quand bien même seraient-il nés d’une mère autochtone et dans le lieu d’installation. Ce n’est vraiment qu’à la troisième génération que, les sociologues le savent bien, le descendant d’immigré cesse d’être encore étranger. Entre-temps, il est vrai que d’autres immigrants sont arrivés. selon un texte de la fin du XVIIIe siècle, l’on faisait la distinction entre le bordelais franc et le bordelais métis. Le premier était, évidemment, comme l’exprime le « bordeluche », né natif de Bordeaux, mais surtout était au moins la troisième génération de bordelais natifs, autrement « bordelais de souche » ; le second, quoique né natif, avait moins de trois générations d’enracinement. Nous retrouvons ici l’écho contemporain des « immigrés de la deuxième ou troisième génération », désignant les enfants ou petits-enfants d’immigrés. Formulation antinomique, car si l’on est de la deuxième génération, c’est que l’on est né dans le lieu d’accueil de l’immigré « de la première génération », et que par conséquent l’on n’est pas immigré mais indigène ou autochtone !

Mais qu’est-ce que le migrant ?À partir de quelle distance ou pérennité de déplacement peut-on parler de migration ? Pour le dictionnaire, la migration est un « déplacement de population passant d’une région (ou pays) dans une (ou un) autre pour s’y établir. »(1) Il ajoute les « migration saisonnière, qui s’effectue en fonction des saisons vers les lieux de travail, de vacances »(2) et « migrations alternantes : déplacement entre le lieu d’habitation et le lieu de travail »(3). Pour les démographes la migration est « une forme particulière de mobilité. La précision de la définition dépend de celle avec laquelle on définira la notion de résidence. On fait référence le plus souvent à la résidence habituelle à caractère privé de la personne, c’est-à-dire à sa résidence principale. La définition adoptée restreint le nombre des déplacements susceptibles d’être considérés comme des migrations ; sont en particulier exclus les déplacements quotidiens liés à l’exercice d’une profession, les déplacements à caractère touristique […] par ailleurs, l’état de déplacement à peu près permanent dans lequel se trouvent certaines personnes (nomades, mariniers) ne permet pas de les inclure dans les études de migrations. »(4)

En effet, si toute migration est déplacement, tout déplacement ne peut être tenu pour migration. Deux notions jouent dans l’appréciation d’une migration : la résidence habituelle du migrant et la durée du déplacement. il faut y ajouter une troisième, secondaire : le motif. Migrer implique un changement de résidence, d’un pays à l’autre, d’une région à l’autre, d’une commune à l’autre. Mais ce changement doit durer un laps de temps minimum, difficile à définir. Ainsi, si l’on peut qualifier de migration saisonnière (variante de la migration temporaire) des déplacements liés à l’activité professionnelle (colportage, fenaison, récolte des fruits, vendanges, etc.), les déplacements quotidiens qualifiés de mouvements pendulaires, de la commune de résidence à celle de travail, par son caractère limité dans le temps, moins d’un jour, et son caractère répétitif, n’en font pas des migrations. De même, pour les forains ou mariniers, l’absence de séjour prolongé dans la commune de rattachement, exclut la migration, puisqu’en fait le déplacement et la mobilité géographique sont leur mode de vie. Ce sont des nomades. Mais les nomades sont en réalités des sédentaires qui tournent, sans résidence fixe, sur un territoire plus ou moins vaste, dont généralement ils ne sortent pas, sauf évènement exceptionnel. Ce territoire peut être considéré comme leur résidence principale. Plus ambigu est le statut des vacanciers. Il y a bien changement de résidence, pour une durée remarquable (qui peut atteindre trois semaines à un mois). Mais ce déplacement touristique, est dès le départ programmé pour s’achever à une époque donnée et datée, contrairement aux travaux saisonniers. On ne peut donc les considérer comme des migrants, même si sociologiquement leur déplacement est une migration. En outre, certains vont de leur résidence principale, à une résidence secondaire. quelque soit l’endroit, ils restent chez eux. Les châtelains qui, au XIXe siècle par exemple, passaient la mauvaise saison dans leur hôtel urbain, et l’été dans leur château campagnard, ne sont pas considérés comme des migrants. d’autre part, la possession de la résidence secondaire, selon son origine : hérité ou acquise, fait de son titulaire, soit un indigène qui, une partie de l’année est absent (sorte de migration saisonnière), soit un demi-étranger (surtout si durant sa présence il s’implique dans la vie locale).

Types de migrations

Les migrations les plus visibles sont celles qui mettent en jeu des effectifs importants et sont brèves dans le temps. Elles peuvent être contraintes et autoritaires : les défenseurs de Bourges et leurs familles déportés en Bourgogne par Pépin le Bref en 761, ou plus anciennement, en sanction de leur rébellion, la branche Vivisque des Bituriges du Berry à Bordeaux sous Auguste, au détriment probablement, autre sanction, des santons ; l’expulsion des Juifs du royaume de France sous philippe Auguste, ou dans le sens inverse, celle des Juifs hispano- portugais en 1492 et 1496, qui provoqua leur installation au bourg saint-esprit (actuellement quartier de bayonne) où ils apportèrent le chocolat, Saint-Jean-de-Luz, Bordeaux, mais aussi Peyrehorade, La Bastide-Clairence etc., ou plus tragique leur déportation dans les années 1940. Elles peuvent aussi être forcées, sans toutefois être autoritaires, pour des raisons politiques ou religieuses : exode des huguenots français après la révocation de l’édit de nantes (1685), des jacobites - catholiques - irlandais et écossais en France après les défaites de La Boyne (1690) et de Culloden (1746), des polonais tout au long du XIXe siècle après l’échec de chaque insurrection (1831, 1848 etc.), ou plus près de nous les rapatriés d’Afrique du Nord.

Cependant la plupart des migrations sont économiques. Il s’agit le plus souvent d’améliorer sa vie, ou de faire fortune : Aquitains à Saint-Domingue de la fin du XVIIe siècle à la Révolution, marchands britanniques (Anglais et Scotto-irlandais protestants), Hanséates, Hollandais à Bordeaux sous l’Ancien régime et après, pâtissiers Grisons de la fin du XVIIe siècle jusqu’à la guerre de 1914, et, dans la seconde moitié du XXe siècle Espagnols, Portugais, puis Maghrébins ; également au XVIIIe siècle à Bordeaux : cuisiniers et cochers Périgourdins, portefaix Cantalous (du canton de Mauriac), etc. Mais ce ne sont pas les miséreux qui partent, ils n’en ont pas les moyens ! N’oublions pas dans ce domaine les migrations incitées, avec recruteurs : des pays de l’ouest (gavaches) et du piémont pyrénéen lors de la reconstruction de la Guyenne après la conquête française de 1453, colonisation (réussie ou non) comme l’échec de Nueva Burdeos au Paraguay vers 1880, ou l’implantation par le régime fasciste de tout un village bergamasque en colonie italienne dans le Gers dans les années 1920.

Mais la majorité des migrations est probablement ce que nous nommerons des migrations invisibles, au compte-goutte ou par capillarité, dont le sommet est à partir de la seconde moitié du XIXe siècle l’exode rural. invisible, car les migrants viennent des contrés voisines, portent des patronymes semblables à ceux des indigènes du lieu d’accueil. invisible également, car même si au final, les effectifs peuvent être important, ce sont des migrations, non de groupe, mais d’individus ou de familles, des migrations individuelles. Et qui peuvent se faire sur plusieurs générations, par saut de puce, de Chalosse au Bordelais, à raison d’une trentaine de kilomètres par génération. Seules une fréquentation assidue des archives et la reconstitution généalogique des familles permet de les découvrir.

Jean-Paul Casse

Centre généalogique du Sud-Ouest

 

(1) Dictionnaire de la langue française. Encyclopédie et noms propres, Paris, Alpha, 1991, p. 828 a (= Alpha) ; et REY-DEBOVE (Josette) & REY (Alain) (dir.), Le nouveau Petit Robert. Dictionnaire alphabétique et analogique de la langue française, Paris, dictionnaires Le Robert, 1995, p. 1405 b pour les variantes entre parenthèses (= Petit Robert).

(2). Alpha, ibid. Le Petit Robert dit de même en plus succinct.

(3) Petit Robert, p. 1406 a.

(4) PRESSAT (Roland), Dictionnaire de démographie, Paris, PUF, 1979, p. 118.