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mars/avril 2017

 

Le patrimoine archéologique syrien conservé au Musée d'Agen

La collection Camille Aboussouan Janvier 2017

 

Au regard de ce qui advient en ce moment au Proche-Orient, on ne peut que se réjouir de l'existence de la collection d'objets archéologiques, majoritairement syriens, donnés au Musée d'Agen en 1998 et 2000.

Depuis 2011, la Syrie "paradis des archéologues" est en souffrance. Dans les années 1990, j'ai eu la chance de participer aux premières missions archéologiques franco-syriennes de Doura Europos, dirigée par Pierre Leriche (CNRS). Cette fascinante cité gréco-parthe fut fondée par Séleucos Nicator (un des généraux d'Alexandre le Grand) au IIIe s. av. J.- C., puis abandonnée sous les Perses Sassanides, un peu avant l'avènement de Julien l'Apostat… Elle est dressée sur une falaise de gypse entre Deir ez Zor et Mari, au bord de l'Euphrate syrien. L'an dernier, nous avons assisté la mort dans l'âme, par vidéo interposée, à la destruction violente par Daesh du petit musée de Doura Europos, achevé dans les années 2010 par la mission franco-syrienne !

Nous savons tous, au travers des exemples de Mari, Palmyre, Hatra, Nimrud ou du musée de Mossoul, que ces manipulations médiatiques sont soigneusement élaborées par Daesh. Le plus souvent, les caméras ne filment que des explosions et destructions de copies et de plâtres… Par la suite, l'"État islamique" s'empare des pièces archéologiques pour les revendre au meilleur prix, par le maillage d'un réseau clandestin complexe s'achevant sur les places de Londres et Genève ou dans les Emirats. Le prix des objets archéologiques connaît une hausse importante et la moindre statuette ou tablette cunéiforme atteint sans peine plusieurs centaines d'euros… Ils constituent aujourd'hui la deuxième source de financement des activités de l'organisation islamique, avec le pétrole et la drogue : plus de 900 monuments ou sites archéologiques ont été touchés, depuis le début de la guerre par Daesh, selon l'Association pour la protection de l'archéologie syrienne(1).

 

La donation Aboussouan au Musée d'Agen entre 1998 et 2000 : troisième fond oriental de France

Créé en 1876, le musée d'Agen peut s'enorgueillir de plusieurs donations admirablement présentées depuis la splendide restructuration de quatre hôtels particuliers du XIVe s. au XVIIIe s. : celle en 1899 du Comte de Chaudordy, ambassadeur de France en Espagne (plus de 500 œuvres dont les célèbres tableaux de Goya), celle du Dr Esquirol plus récemment… et bien sûr celle de Camille Aboussouan, en 1998 et 2000.

Elle constitue en effet le troisième fond oriental de France après le Louvre et le Musée de Lyon. Dernière en date, et encore insuffisamment connue du grand public, cette donation a pu être réalisée grâce à l'aide parfois un peu miraculeuse de plusieurs maires et conservateurs du Musée d'Agen (Yannick Lintz et Marie Dominique Nivière). Autre fait notable, la donation Aboussouan s'est faite sous la condition expresse de présenter l'intégralité de la collection au visiteur. Le Musée d'Agen a donc créé des vitrines spécialement conçues ainsi que plusieurs commodes laquées rouge à tiroirs garnis de mousse afin de protéger des dizaines de petites pièces d'argile ou de verre, observables de près. En plus de cette muséographie innovante, il faut ajouter la rédaction d'un catalogue remarquable publié en 2002 par la Réunion des Musées Nationaux et signé par les meilleurs connaisseurs français de la question mésopotamienne (Pierre Amiet, Annie Caubet, Sophie Cluzan du Département des Antiquités Orientales du Louvre). Enfin signalons la réalisation d'un cédérom permettant l'accès aux mille six cent objets de la collection reproduits en couleur !

 

Mais qui est Camille Aboussouan (fig. 1) ?

Son père, libanais et juriste, détaché auprès du patriarche latin de Jérusalem, est étudiant en droit à Constantinople sous les derniers Ottomans… Il y rencontre sa future épouse française, Laure, venue de Fleurance (Gers) avec sa mère. Celle-ci, premier prix de piano et élève de Gounod, avait été appelée par le Grand Vizir ottoman qui souhaitait une dame de la " vieille France " pour l'éducation de sa fille et de ses neveux. Revenu au Liban, Negib Aboussouan devient ministre, puis est chargé dès sa création du Service des Antiquités libanaises. L'enfance de son fils Camille, se déroule donc sous mandat français, au rythme des rencontres avec les grands noms de l'archéologie qui consacrèrent leur existence à l'étude des sites libanais. Mireille et Maurice Dunant sont présents et à l'origine d'une méthode de fouille originale, élaborée à Byblos. Il est probable que Pierre Montet, à Byblos également, ait pu alors leur raconter sa découverte du fabuleux trésor de Tanis en Egypte. Henri Seyrig, savant exceptionnel (et père de l'actrice Delphine Seyrig), étudie les sites de Baalbeck, Palmyre, et propose les premières analyses stylistiques sur la sculpture parthe et son influence sur les icônes et le premier art chrétien. Il y a également les Pères Mouterde et Poidebard, à l'origine de l'analyse des photographies aériennes militaires (survol de désert et de djebel) pour les repérages archéologiques. Jean Lauffray, aussi " son grand ami " que j'ai pu croiser dans mes études archéologiques à Paris, à propos de ses innombrables fouilles menées à Beyrouth, ou Halabieh et Qalat Seeman en Syrie ; enfin l'émir Maurice Chehab, etc…

Dès le collège, raconte Camille Aboussouan, il recueille les outils collectés par les pères Bergy et Soignon sur les collines de Sioufi à Beyrouth, matériel préhistorique malheureusement disparu pendant la guerre du Liban. Plus tard, ses collections se constituent au gré d'achats auprès d'antiquaires, d'opérations de sauvetage lors des constructions de barrages, de trouvailles accidentelles venues de Tyr, Sidon ou Byblos faites dans les propriétés de ses clients.

En 1950, le voilà devenu conservateur du musée Nicolas Sursock à Beyrouth pour lequel il organisa quarante trois expositions autour de livres, enluminures ou miniatures, icônes chrétiennes et art islamique… Écrivain, poète, en 1982 ce bibliophile (12000 ouvrages dans diverses langues) fut le premier à traduire le texte du poète Khalil Gibran, Le Prophète.

Également secrétaire général de la commission nationale pour l'UNESCO, il participe à la constitution du Musée Imaginaire voulu par André Malraux en réunissant les reproductions de sept cents chefs d'œuvres universels. Mais c'est lorsqu'il assume les fonctions d'ambassadeur du Liban (UNESCO), que Camille Aboussouan mesure vraiment, en plein Liban déchiré par la guerre fratricide des années 1970, la fragilité de ses pièces inestimables, témoins éphémères de quatre mille ans d'histoire, patiemment collectées auprès de ses compatriotes sur ce riche territoire proche-oriental. L'idée de la donation s'impose alors, comme une nécessité, afin de tisser un lien fort entre cet Orient qui a vu naître la civilisation et une histoire occidentale à laquelle il est lié par sa famille maternelle. C'est d'ailleurs à Fleurance qu'il s'éteignit en 2013.

 

La collection du Musée d'Agen

Il s'agit donc de 1600 pièces archéologiques de provenance souvent inconnue (probablement en majorité venues de Syrie, Irak ou même Iran actuel) et de datation difficile (hors contexte). Leur chronologie se place entre le IVe millénaire AC(2) et l'époque des Croisades ! On y trouve des objets d'une très grande diversité. Des terres cuites d'abord, comme ce clou de fondation d'un temple mésopotamien dédié au dieu Ningirsu (à Lagash, XXIIe s. AC), ces tablettes d'écriture cunéiforme en langue sumérienne ou akkadienne, qui permettent de retracer un bref panorama de l'apparition de l'écriture, ces figurines féminines, masculines, zoomorphiques (" renard-taureau "), couples, chars à roues… idoles aux yeux (comme celles de Tell Brak fouillées par sir A. Mallowan, mari d'Agatha Christie) (image ci-dessous), ou enfin ces céramiques aux typologies très variées, allant jusqu'à l'époque grecque. Beaucoup de pièces métalliques sous forme d'outils, armes, ou figurines caractéristiques de l'Âge du bronze(3), une très belle pointe de lance en bronze couverte de signes alphabétiques phéniciens, un échantillonnage d'une cinquantaine de monnaies phéniciennes, gréco-romaines et médiévales, des pierres calcaires ou dures (sculptures, scarabées égyptiens…, gemmes intailles), et puis de magnifiques vases en verre.

L'intérêt de cette collection réside aussi dans son ancienneté : en effet elle raconte la fin de la révolution néolithique, très précoce au Proche-Orient (9000 AC) et les débuts de l'histoire avec l'apparition de l'écriture, dans les premières cités-états (IVe millénaire AC). C'est là que se sont mis en place en un demi millénaire de 3500 à 3000 AC, tous les grands acquis des civilisations sédentaires (architecture, musique, religion, etc.) et s'organisent des axes commerciaux caravaniers importants transitant entre l'Anatolie et la civilisation de l'Indus, par la Mésopotamie, ses fleuves et ses cités : Uruk, Ur, Lagash, Suse, ou bien Mari... Aujourd'hui à l'heure où la guerre et ses destructions patrimoniales font rage en Syrie et en Irak, la donation de ces 1600 pièces orientales du musée d'Agen nous parait d'une actualité formidable et elle mérite d'être découverte… en urgence, avec l'accord bienveillant de son actuel conservateur, récemment nommé, monsieur Enfedaque, que je remercie de son accueil.

 

Laurence Gré-Beauvais

Archéologue et conférencière, Association Kairinos

Une visite de cette collection est prévue le vendredi 17 mars (autocar) / programme sur kairinos.waibe.fr

 

(1) En effet du Mali à l'Afghanistan, en passant par l'Algérie, la Libye, la Syrie et l'Irak, de nombreux biens culturels ont été détruits par des groupes islamistes, qu'il s'agisse des mausolées de Tombouctou ou de la cité antique de Hatra, Nimrud ou Palmyre. Un projet de création d'un fonds mondial pour la sauvegarde du patrimoine menacé (qui réunirait jusqu'à 100 millions de dollars) a été lancé par la France et les Émirats-arabes unis en décembre 2016 en marge de l'achèvement du musée du Louvre Abou Dhabi, mais malheureusement sans la présence de membres des pays les plus touchés par ces pillages… comme la Syrie !

(2) AC : ante Christum (av. J-C.) (NDLR).

(3) Le bronze était constitué d'un alliage de cuivre qui venait des déserts de l'ouest iranien ou de Chypre, et d'arsenic (au IIIe millénaire AC) remplaçant souvent l'étain qui de son côté provenait plutôt d'Anatolie… La métallurgie du bronze permet un outillage, suffisant pour l'agriculture et une architecture de briques, mais encore fragile pour la taille de pierre plus dure. Elle est remplacée à partir du IIe millénaire AC, par la métallurgie du fer et les civilisations des palais (Ugarit, Cnossos, Mycènes), entraînant du même coup la mise à l'écart progressive de la Mésopotamie.

(*) Tous les clichés sont de l'auteur.