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mai/juin 2012

L'église Saint-Pierre de Gradignan

 

L’actuelle église Saint-Pierrre de Gradignan a été édifiée sous le Second empire, en 1864, pour remplacer l’ancienne église romane, dont on ne connaît malheureusement pas à l’heure actuelle de représentation. Néanmoins nous disposons de quelques documents écrits qui permettent de s’en faire une idée. Au dix-huitième siècle l’orientation n’en est pas jugée en harmonie avec le tracé de la route de Bayonne ; mais elle est dite jolie, quoique déjà trop petite, alors que la paroisse de Gradignan compte 340 feux(1).

Au dix-huitième siècle l’orientation n’en est pas jugée en harmonie avec le tracé de la route de Bayonne ; mais elle est dite jolie, quoique déjà trop petite, alors que la paroisse de Gradignan compte 340 feux(1).

Au XIXe siècle, en 1838, alors que Gradignan est devenue une commune de 1500 habitants qui se signale par l’organisation remarquée de courses de chevaux du 1er au 10 juillet chaque année, l’église ancienne a vraiment besoin de travaux(2).

En 1843 Charles Des Moulins, académicien bordelais, naturaliste membre de la Linnéenne et de la Société française d’archéologie, écrit pour l’académie en tant qu’« antiquaire » néophyte une « note sur les réparations faites à l’église de Gradignan »(3). Alors que vient d’être créée en 1841 la Commission départementale des Monuments historiques, la première en France, et que s’instaure la notion nouvelle de protection du patrimoine architectural, elle n’a bénéficié d’aucun classement : aucune recherche documentaire n’a été fournie et ceci expliquant peut-être cela, elle est dite « une des plus laides des environs de Bordeaux » ! Mais selon l’auteur elle ne méritait quand même pas « la dévastation, sous le nom d’embellissement » qui lui est infligée en 1842.

 

Charles Des Moulns décrit l’ancienne église comme un édifice vénérable « appartenant à l’architecture romane primitive mais sans aucune ornementation ». La nef rectangulaire régulièrement orientée est percée de « trois fenêtres étroites comme des meurtrières, cintrées à fleur de mur et dont la baie était fort élargie à l’intérieur » : l’auteur les caractérise d’après le manuel de l’abbé Bourrassé dans son Archéologie chrétienne comme d’époque « romanobyzantine primordiale », soit du Xe siècle.

Une restauration du XIVe siècle a ajouté des contreforts. L’abside orientale est ouverte dans la partie inférieure d’une tour carrée à trois étages percée de meurtrières de la même époque.

À la façade occidentale, un petit porche carré conduit à une porte du XVIIIe siècle.

Diverses baies, dont l’une, très grande, d’époque renaissance (fin XVIe ou XVIe s.) placée sous l’une des anciennes, ont été ouvertes pour donner du jour.

L’édifice est petit, lourd, complètement dépourvu d’ornements, enfoncé au milieu de son cimetière et placé de travers par rapport à la grande route.

« Bien que l’ensemble du monument ne fut rien moins que beau, l’ancienneté de cette nef bien complète le rendait respectable et précieux à conserver ». Hélas ! Au retour d’un voyage en 1842, Des Moulins constate les changements déjà apportés.

La commune a décidé de « retourner » l’église pour avoir « la place nécessaire à son allongement et à l’édification des transepts », de blanchir les murs et d’ouvrir cinq baies nouvelles sur le modèle de celle de la renaissance. Des Moulins les dit immenses et « toutes les fenêtres du Xe siècle ont été détruites ou effacées », quoique la Commission ait bien indiqué « qu’il importe de ne sacrifier à aucune construction nouvelle […] les détails d’ancienne architecture » qu’il convient de lui désigner. La porte à linteau droit, encadrée de pilastres carrés supportant un fronton triangulaire, passe sous la tour qu’une flèche octogone en charpente doit terminer. Est-ce le début de la campagne du nouvel archevêque installé à Bordeaux en 1837, dont on a pu dire que « le grand rêve du cardinal Donnet… fut de voir s’élever sur tous les points de son diocèse des clochers à flèche »(4) ?

 

Une abside rectangulaire flanquée de deux chapelles de même plan formant transept a été construite. On les a percées de vastes ouvertures en « arc-de-cercle très surbaissé et coupé par un plan horizontal » que « l’usage a consacré pour la morgue et pour les écuries des casernes de cavalerie », à la grande indignation de l’antiquaire !

On a déblayé des couches de terre accumulées tout autour de l’édifice, ce qui est une bonne chose, mais en dégageant vraisemblablement un enfeu, dont le couvercle a été jeté dans le cimetière, avec les décombres et matériaux de construction et divers objets : une stalle de bois, des éléments de marbre, « trois petites statues de pierre polychromes et dorées », mais sans têtes ni bras : l’une représentant saint roch, une autre un ange et la troisième un évêque ou un prêtre en chasuble amarante à fleurs azur et or. Dites remisées dans le grenier, elles avaient sans doute survécu à la Révolution dans ce triste état.

Des Moulins concède que la Commission tout récemment créée a déjà fait beaucoup, mais que les moyens nécessaires ne lui ont pas été accordés pour être mieux que la « Commission de certains monuments historiques » : le manque de ressources, qui n’a pas disparu de nos jours, oblige à des choix drastiques.

La reconstruction complète, en 1864, s’inscrit dans le vaste programme que le cardinal Donnet (1795-1882) développe activement durant son long épiscopat. Grâce à lui est lancé « le plus formidable mouvement de restauration et de reconstruction d’édifices religieux que la Gironde ait connu »(5). En effet le cardinal entreprend une vaste campagne de reconquête des fidèles et entend offrir à leur communauté les édifices de culte vastes et en bon état qui pourront les abriter et témoigner de la vivacité de la foi comme au Moyen-âge. En 1866, le curé de Gensac, dont on va aussi reconstruire l’église, lui écrit :

« […] Il nous faut une église digne de notre nombre, digne de cette ville, digne du culte catholique, digne de votre diocèse embelli, transformé sous votre pontificat par tant de constructions élégantes et magnifiques »(6). Comme à Gensac, les armoiries du cardinal occupent le centre de la croisée du transept de Saint-Pierre.

L’étude de l’édifice, simple église d’un village de campagne à l’origine, montre à la fois la qualité de sa réalisation sobre et celle de sa conception en tant qu’édifice religieux moderne conforme à une tradition issue du Moyen-âge. Ce n’est pas un simple rappel des formes médiévales qui est mis en jeu - ici un style néo-gothique que les églises nombreuses de monseigneur Donnet ont popularisé dans notre région - mais bien aussi toute une symbolique médiévale où les grandes verrières colorées jouent leur rôle, comme le souhaitait le prélat. Elles sont d’autant plus remarquables que c’est le seul décor de couleur associé à l’architecture.

L’architecte est Pierre-Charles Brun (1825-1902), formé à Bordeaux dans l’atelier d’alexandre Poitevin et à Paris vers 1850 dans celui de Toussaint François Uchard (1809-1891). L’œuvre capitale de cet architecte en vue est l’église Saint-Louis des Chartrons (1875-1880), « remarquable imitation des édifices religieux du XIIIe siècle », déployant une richesse flamboyante plus en accord avec une esthétique urbaine, au contraire de Saint-Pierre de Gradignan la rurale.

L’édifice sobre, dont le clocher-porche est couronné d’une flèche, est habillé d’un parement de pierre de taille. Une façon de gâble couronne l’arcade du porche, rappelant peut-être le fronton de l’ancienne entrée. Si l’extérieur est un peu triste, l’intérieur par ses proportions et son décor vaut bien mieux. Le jeu entre la pierre de taille des éléments porteurs et l’assemblage de moellons irréguliers sur mortier des murs, sorte d’opus incertum rustique différent du grand appareil, crée un rythme architectural, une animation simple.

 

Le plan est en croix latine, avec un chœur composé d’une abside à trois pans suivis d’une travée droite s’élargissant par un léger décrochement maniériste qui annonce l’ouverture des bras du transept. une tribune soutenue par deux colonnes à l’entrée de la nef sans bascôtés abrite l’orgue, un Haerpfer-Erman des années 1930.

L’ensemble est éclairé par vingt-deux baies qui sont toutes garnies de verrières colorées installées pour la plupart grâce aux dons de généreux paroissiens, dont les noms figurent dans le cadre des frises inférieures. Deux campagnes ont eu lieu, en 1873 et 1895. Des scènes figurées ou historiées, très riches en couleurs, alternent avec des panneaux ornementaux en grisaille recoupée de formes géométriques plus vives.

Les noms sont ceux de grandes familles catholiques du négoce bordelais, dont les maisons de campagne sont sur le territoire de la paroisse : Calvet (château tauzia), Blanchy, de rémusat et Bermont, Labadie, Vve Barreyre-Chadefeau, Vincent, Gosse, Dumezil, etc. Les trois vitraux importants de l’abside ne portent aucun nom : comme à Gensac par exemple, ils ont probablement fait l’objet d’une souscription.

En effet ce sont des éléments très coûteux qu’on trouve parfois inutilement luxueux : à Gensac, le prix jugé trop élevé pour la fabrique et les paroissiens qui ont déjà tellement contribué est de 40 F le m² (7). À Gradignan tout un programme chaudement coloré se développe.

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Dans le chœur, le Bon Pasteur apparaît à la verrière axiale, encadré par Saint Pierre, dédicataire de l’église, portant la clef et Saint Paul portant le livre, suivant la thématique ancienne de la traditio legis, traditio clavum. après deux panneaux symétriques de grisaille, garnis d’un réseau couvrant de grappes de raisins à symbolique religieuse forte (il n’y a pas que la connotation du vignoble voisin), Saint Jean évangéliste, offert par Jean Calvet dont il est le saint patron et saint Bernard en vis-à-vis offert par un Blanchy dont un fils porte le prénom.

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Les riches vitraux des transepts sont composés chacun de trois scènes historiées superposées empruntées au nouveau testament : dans le transept sud, la vie de la Vierge et l’enfance du Christ ; dans le transept nord, saint Joseph, la Sainte Famille et la fuite en égypte.

 

Les vitraux des retours de transept et de la nef sont des grisailles ornementales.

En façade, une rosace où l’on peut reconnaître la tiare papale, souvent associée sous une forme sculptée dans d’autres édifices.

La palette est riche et contrastée. y dominent le bleu et le rouge, rehaussés de vert, qui réchauffent le fond des mandorles. Les personnages des scènes figurées des transepts sont flamboyants sur des fonds de paysage en demi-teinte. Les ornements sont des feuillages d’esprit gothique clairs - jaune, blanc, vert doux, sur fond rouge et bleu. Les grisailles claires sont rehaussées de couleurs également en demi-teinte pour les découpages géométriques et d’encadrements de couleur dense, bleu, rouge, vert.

Deux des verrières sont signées du célèbre vitrailliste Gustave-Pierre Dagrant (1839-1915)(8) à qui l’on peut sans doute attribuer l’ensemble.

L’art du XIXe siècle - en particulier religieux - a connu jusqu’à une période récente une désaffection certaine, au nom d’une hiérarchie de valeur absurde où le Moyen-âge seul trouve grâce face à une production moderne, dont le manque d’inspiration et la mauvaise qualité sont dénoncées par les contemporains, de Musset en 1836 à la municipalité bordelaise en 1892. Les historiens d’art s’emploient depuis une génération au moins à le réhabiliter dans sa forme et dans son fondement. Viollet-Le-Duc si vilipendé est reconnu ; on fait valoir aujourd’hui ses talents multiples et en particulier la connaissance très grande et très précise qu’il a des ouvrages du Moyen-Àge, qui lui sert pour une création personnelle très moderne, fonctionnaliste. C’est lui en particulier qui a réactivé l’art du vitrail, à partir des années 1840, en liaison avec la manufacture de Sèvres(9).

Si de nombreuses églises sont restaurées ou créées à Paris et sous influence parisienne, la province n’est pas en reste, à Bordeaux en particulier, au plan des réalisations on l’a vu, comme au plan théorique : plus inattendu, c’est celui-ci que révèlent un certain nombre d’études universitaires récentes(10).

Monseigneur Donnet lui-même « favorisait dans les paroisses le succès du vitrail : le prélat en offrait un et les donateurs suivaient rapidement. Les curés, qui connaissaient la méthode, n’hésitaient pas à solliciter la générosité du cardinal pour que suive celle des paroissiens »(11). Sa pensée fut défendue par Joseph Villiet, le peintre verrier qui a formé Dagrant, avec énergie et efficacité auprès des architectes bordelais. Villiet est en relation avec Viollet-le-Duc, écrit un essai sur l’histoire de la peinture murale, est-ce lui ou son correspondant qui trouve la jolie formule selon laquelle les arts de la couleur sont dits être «comme une doublure de Dieu » ?

Il a nourri sa réflexion théorique de nombreuses lectures et se penche sur le rôle de la couleur dans l’antiquité, à Byzance, au Moyen-âge jusqu’au Quattrocento italien. «Villiet, parcourant les pays, les époques, les civilisations, trouve partout le langage des couleurs, langue à part, mystérieuse et symbolique, qui ne sert pas seulement à donner un monument plus d’éclat mais qui vient aussi en aide à la religion ou à l’histoire, en expliquant les sculptures, en complétant leur sens »(12) : effet esthétique, effet didactique.

La petite chapelle du transept sud de Saint-Pierre reprenait cette leçon : jusqu’à une date récente on pouvait y voir un discret ouvrage contemporain d’art sacré, lampe du Saint-Sacrement due à un artiste dont je ne connais pas le nom, mais qui assumait l’art sacré dans sa dimension esthétique comme profondément religieuse. Un éclairage rouge, riche comme le vin et symbole du sang rédempteur, était projeté sur le mur où seul un semis irrégulier de petites gouttes de verre ou de cristal invisibles le retenait, se transformant en gemmes précieuses sous l’éclairage éclaboussant le mur nu. Malheureusement il a été déposé, laissant place à deux ouvrages par ailleurs remarquables, plaques d’émaux d’un artiste émailleur et vitrailliste gradignanais aujourd’hui disparu, Raymond Mirande : l’une ferme le tabernacle déplacé dans le choeur, la seconde orne l’autel.

Deux belles et anciennes statues de bois dans les transepts ont sans doute fait l’objet d’un placement sans qu’on connaisse plus précisément leur provenance : une Vierge et un Saint Jacques, patron des pèlerins et des voyageurs. Au dessus, les vitraux accrochent la lumière, la filtrent, prêtent leur couleur et des images colorées abstraites sont projetées sur le sol, les murs, tournant avec le jour qui passe, écho de ce cosmos que l’on sent si bien dans un édifice aussi extraordinaire que le Panthéon de Rome. On est dans l’église, et en même temps grâce au jeu de la lumière enrichie de couleurs précieuses, on est associé à la Création, dans sa beauté, son immensité cosmique, dans un temps qui s’écoule. Ces ouvrages de beauté ne sont pas gratuits ni ostentatoires ni surtout inutiles ; ils chantent par leur beauté la gloire de Dieu.

 

Marie-France LACOUE-LABARTHE

Societé Archéologique de Bordeaux

 

Notes :

(1) BAUREIN (abbé Jacques), Variétés Bourdeloises, Bordeaux, frère Labottière, t. IV, 1785.

(2) GIRAULT DE SAINT-FARGEAU (Emile), Guide pittoresque du Voyageur en France, F.irmin Didot frères, vol. I, 1838.

(3) Actes de l’Académie royale des Sciences, Belleslettres et Arts de Bordeaux, 1843, p. 281.

(4) LAROZA (olivier), Guide touristique, historique et archéologique de Bordeaux et de la Gironde, 2e éd., Bordeaux, Féret et fils, 1988.

(5) Jean-Claude LASSERRE, cité par COUSTET (robert), «La naissance du style néo-médiéval à Bordeaux », Revue archéologique de Bordeaux, LXXX (1989), p. 202.

(6) Cité dans FAIVRE (J. B.), « L’église notre-Dame de Gensac », Revue archéologique de Bordeaux, LXXXVIII (1997), p. 124.

(7) FAIVRE, op. cit.

(8) MICHAUD (Jean-Jacques), Bordeaux le vitrail civil 1840-1940, Bordeaux, Société archéologique de Bordeaux, (coll. « Mémoire » 5), 2011.

(9) Viollet-Le-Duc, catalogue d’exposition, Paris, 1980. C’est aussi un mouvement qui s’inscrit également dans un contexte international animé.

(10) Sous l’égide du professeur robert Coustet et de Marc Saboya maître de conférences à l’université Bordeaux III.

Voir également les recherches de Jean- Claude Lasserre, directeur de la Commission régionale d’inventaire d’aquitaine,

spécialiste des vitraux du XIXe siècle bordelais, malheureusement non publiées pour l’essentiel.

(11) SABOYA (Marc), « Les arts de la couleur au XiXe siècle dans l’église Saint-Vincent, à Floirac », Revue archéologique de Bordeaux, LXXXVii (1996), p. 207. 12 Idem.